J’ai décidé de vous dire tu (ou le tu qui tue)

Mercredi 21 avril 2010

Soyons honnêtes, le parcours du tu et du vous que vous suivez depuis l’enfance est un parcours du combattant, un terrain miné. Vous avez appris qu’il y a des codes stricts à respecter, faute de chambouler complètement son identité pronominale. Ce que vous ne saviez pas, c’est que cet apprentissage peut être anéanti en une seconde par un voulcan ou une bombe tucléaire. Que je vous raconte mon histoire.

Sortie d’une école primaire taillée dans la veine de mai 68, j’avais l’habitude de tutoyer mes profs et d’être tutoyée. L’âge d’or de la réciprocité, en quelque sorte. L’entrée au cycle fût la prise de conscience des positions hiérarchiques existantes entre élèves et profs : les élèves disent vous et les profs tu. Arriva ensuite l’époque du collège, où pour montrer aux élèves qu’ils avaient atteint un certain âge, les profs étaient censés user du vouvoiement à notre égard. Bien sûr cette règle ne fut pas suivi par tous, certains profs ne parvenaient tout simplement pas, et on les excusera facilement, à adresser à nos mines de bambins grandis trop vite le vous réglementaire dû au futur jeune adulte. Enfin  commença l’uni, avec son vous intransigeant lancé de part et d’autre du bureau professoral, pronom qui nourrissait déjà en nous l’espoir d’être enfin des adultes, des vrais (il s’agit là évidemment des départements sérieux, comme le Français Moderne, où même les assistants s’efforcent de tenir le vous de rigueur alors qu’ils ont encore du lait qui leur coule des narines. Les autres départements du genre Histoire de l’Antiquité, où les élèves se comptent sur les doigts de la main et les auditeurs libres par centaines de milliers, se rient complètement de ces codes sociaux et se tutoient à tout va entre profs et élèves comme s’ils trinquaient ensemble au café du coin, lieu où ils passent d’ailleurs le plus clair de leur temps).

Mais détrompez-vous, jeunes adultes, et tremblez vous aussi, moins jeunes adultes, qui croyez être en droit de susciter le vouvoiement rien que par la présentation d’un facies sage et vénérable. Que nenni! Tout ce lent apprentissage du vous et du tu peut se retrouver mis à terre en quelques secondes. Oyez plutôt ce qui m’est arrivé pas plus tard qu’hier dans une grande boîte américaine dont je tairai le nom pour mieux protéger le mien.

Prof de français à mes heures perdues pour les expatriés de ladite boîte qui désirent apprendre la langue de Ramuz (avec septante, nonante, et panosse faisant partie du package), je m’approche de la réception accompagnée de mon élève habituelle pour demander je ne sais quel matériel qui nous manquait. Voilà-t-y pas que le réceptionniste, que ni moi, ni mon élève, ne connaissions ni d’Eve, ni d’Adam, ni d’abeille, nid de serpent, ce réceptionniste, donc, nous invective l’une après l’autre par une kyrielle de tu aussi déplacé qu’un trader en short dans une soirée gala. “C’est quoi ton nom? Et le tien? Tu l’as laissé quel jour l’enveloppe? Tu l’as donné à qui?” Vouvoyant strictement mon élève depuis 8 mois pour la préparer justement à des situations en français ou elle ne connaîtrait pas son interlocuteur et devrait utiliser le vous, je bous (et bouhouhou…) intérieurement. Voyons si les circonstances pouvaient atténuer ce délit flagrant de mauvaise adresse pronominale : le réceptionniste était-il anglophone? Pas le moins du monde. Genevois pur jus, il ne peut pas être excusé par le passage délicat du you au vous/tu. Avait-il un âge si proche du nôtre que le tutoiement s’invitait allègrement de lui même? Non plus. L’échange fût finalement assez comique, puisque mon élève et moi-même continuions à vouvoyer le réceptionniste et à nous vouvoyer l’une l’autre, pendant que l’inconnu nous tutoyait sans vergogne. “-Tu l’as donné à qui, le livre, l’autre fois? -Je l’ai laissé à votre collègue. -Et toi, t’es pas passée le récupérer? -Pas avant aujourd’hui où nous vous le demandons.”

Un échange complètement absurde qui a laissé mon élève complètement sens dessus-dessous, puisqu’elle avait appris que le tu servait à s’adresser aux amis, aux personnes connues et aux enfants. Un échange complètement absurde qui me fait craindre pour votre vie, vous qui êtes respectable et si gentil, vénérable et doux comme tout, o adorable pronom vous.

Un commentaire sur “J’ai décidé de vous dire tu (ou le tu qui tue)”

  1. Vava

    Excellent !

    #197

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